Ode à la Table Mountain
Elle domine la ville et surplombe l’océan. Majestueuse, la Table Mountain (la “montagne de la Table”) a stoppé net les colons hollandais au XVIème siècle dans leur course vers les Indes. Les Boers sont venus s’y réfugier, bousculés par l’océan en furie du Cap de Bonne-Espérance, et y fondé “la cité mère”, Le Cap.
La montagne, qui doit son nom à son sommet en plateau, a vu la cité portuaire se transformer en mégalopole de trois millions d’habitants. A ses pieds, les hommes se sont déchirés, exclus, ils se sont haïs puis réconciliés. Pour une question de couleur. Le pays en noir et blanc s’est transformé en nation arc-en-ciel. La montagne est restée digne. Il semble que la bêtise humaine ait glissé sur elle comme la brume dégouline lentement sur ses flancs chaque matin.
Devant elle, les quartiers de Sea Point et de Camps Bay étalent ostensiblement leurs richesses. Eldorado pour les touristes européens venus respirer le luxe à moindre coût. Repaire de la jet-set sud-africaine, qui sirote des cocktails au son de l’électro. Les palmiers se succèdent. Les plages se déroulent à perte de vue. Les surfeurs pataugent et les joggeurs battent le macadam. Leur regard est tourné vers l’horizon, en direction de Robben Island. Mais l’île au large du Cap où Nelson Mandela a été emprisonné dix-neuf ans de sa vie est noyée dans l’écume des vagues. D’ici on ne la voit pas.
Derrières les plages, les tours vitrées du Central Business District (CBD) rivalisent de hauteur, empiétant avec négligence sur les flancs de la montagne. A peine le soleil se cache-t-il derrière la Table Mountain que les bureaux se vident et les porteurs d’attachés-cases se ruent en grappent dans leur voiture fermée à double-tour. LEs minibus ralentissent leur va-et-vient incessant et bientôt le crépuscule étouffe le bruit des klaxons.
Si le Cap n’est pas la ville la plus dangereuse d’Afrique du Sud, la peur n’est jamais loin. Après 18 heures, les avenues du CBD deviennent un labyrinthe sombre et inquiétant. Les hommes d’affaires sont partis rejoindre leur banlieue aseptisée.
Plumstead, Newlands, Groot Constantia, les quartiers blancs se suivent et se ressemblent. Les mêmes barreaux aux fenêtres, les mêmes alarmes, les mêmes tessons de bouteille sur les murs, et fils électriques aux portails. On sort rarement de son cocon de verdure luxuriante. Sauf pour aller au centre commercial.
A CHACUN SON GHETTO
Au-delà des maisons avec piscine, juste derrière le golf et l’aéroport, les townships s’étalent à perte de vue. On dit que ces ghettos sont les cicatrices de l’apartheid. Ils sont plutôt le témoignage d’inégalités tenaces. En 1966, le centre-ville a été déclaré “zone blanche” et 100 000 personnes ont été expropriées selon les codes raciaux : Indiens, juifs, anciens esclaves d’Asie du Sud-Est, métis, Noirs. A chacun son ghetto.
Eventré par l’autoroute, écartelé entre les voies de chemin de fer et une rivière nauséabonde, Khayelitsha est le plus grand “township” de la péninsule. Deux routes le traversent, le reste est un dédale de ruelles terreuses. Les maisonnettes en taule, recouvertes par des bâches de couleur s’étendent sur plus de trente kilomètres. Officiellement, il y aurait 330 000 habitants, mais avec l’exode rural accéléré, ils dépassent surement le million. Drogue, sida, analphabétisme, chômage, on est bien loin ici des plages dorées de la côte. Et pourtant si près.
Dans les bars où l’alcool coule à flots, des pancartes rappellent que les armes à feu sont interdites et l’on commande ses bières à travers le grillage bosselé. Le week-end on sort les sonos et les barbecues, les voitures cylindrées et les jolies filles. Et à l’horizon, la silhouette de la montagne découpe le ciel azur de son contour acéré.
Article paru dans Jeune Afrique (n°2459, 24 février 2008) par Sophie Bouillon
Site web de Mélinda Fantou, journaliste indépendante basée au Cap



